Brol #22 – Idriss 

15 nov 2016

Il s’est passé deux choses ce soir, deux événements qui sont incomparables, tant au niveau de leur importance que de leur impact, de leur sens, de tout, de rien. Incomparables. La première chose, c’était un concert, fou. La musique t’emporte, tu ne penses plus à rien. Tu oublies tout. Tu oublies l’injustice, le monde fou, les réfugiés, les gens trop bêtes, la fatigue, la politique, que faire, réfléchir trop, essayer de comprendre, être juste, tu oublies le garçon qui t’a blessée, tu oublies les absents, les blessures, la vie bancale parfois, tu oublies les oublis, les défauts, la petite confiance en soi, les questions, tout, tu oublies tout, y’a juste le son, tellement pur, il ne reste plus que ça, et la danse, tu danses, et tu ressens cette symbiose totale avec la pureté de cette musique, le frisson qui te parcourt, le bonheur pur et juste un éclair de conscience te traverse : quelle chance d’avoir la capacité de ressentir tout ça si fort ! Et puis y’a les amis à côté, les éternels et puis les inconnus qui vibrent au même rythme, et tout ce qui nous lie au lieu de nous éloigner, et les rires, la beauté, la musique, ça vibre, c’est de la Vie pure.

Ensuite, la deuxième chose qui m’est arrivée ce soir, c’est la mort. C’est sortir du concert, boire une bière en rigolant, danser encore, puis l’ami qui revient des vestiaires avec mon sac, on va bouger boire des coups ailleurs; un coup d’œil sur mon gsm quand même : un peu trop d’appels en absence pour que ce soit normal. D’abord l’image d’un accident de voiture qui te traverse le cerveau – quoi d’autre ? Quoi d’autre, hein ?! Un de mes amis s’est suicidé. Suicidé. Il a décidé d’arrêter de vivre. Il s’est dit que ce grand combat n’en valait plus la peine. Il a renoncé à la joie, il a définitivement abandonné à jamais le bonheur d’un bon concert, d’un ami qui te serre dans ses bras, du lien, d’une fête colorée, de la lumière du matin, d’un fou rire, d’un inconnu à rencontrer, de toutes les choses qu’il nous reste à apprendre, de l’amour, de la douleur. Je ne c o m p r e n d s plus rien.

18 nov 2016

« C’est au coeur d’une nuit qui paraît infinie que se dessinent les miracles, mais aussi l’inouïe difficulté à vivre parfois », m’a dit une amie. Nous pouvons comprendre l’inouïe difficulté à vivre qui parfois tout à coup prend toute la place ; une sorte d’illumination aussi sombre que soudaine, de lucidité noire, de désespoir immense. Quand tout à coup la conscience aigüe que rien n’a de sens et que tout est absolument vain s’agrippe à tes pensées.

Quand tout ce que tu as perdu te semble soudain beaucoup trop lourd à porter, quand il te semble impossible de (re)construire quoi que ce soit, que c’est la violence des relations humaines et la difficulté de communiquer qui semblent prendre le pas sur leur douceur, sur l’humanité, quand la nuit noire du monde ne te paraît plus synonyme de possibilités infinies mais apparaît comme un gouffre monstrueux. Beaucoup d’entre nous connaissent ce sentiment, l’ont vécu déjà.

Mais toujours, toujours, la vie, la formidable vie et ses mille merveilles, ses potentialités inépuisables, sa vibrante intensité, la vie reprend le dessus sur ce tourbillon.

Nous n’arrivons pas à comprendre comment Idriss a pu y être englouti, comment il a pu poser ce geste de renoncement définitif, cette plongée irrémédiable dans le vide. Lui qui est l’énergie, le rire, la vie même.

Lui avec qui nous n’avons partagé que des moments de joie, vraiment, uniquement des moments de joie, de musique, de rires, de douce folie, de liberté, d’ivresse.

Quand nous pensons à lui nous viennent en tête sa légèreté, son sourire, sa voix qui rit, ses intonations hilarantes, nos dizaines de délires sur n’importe quoi, son incroyable bagout avec les filles, sa grande sociabilité, sa faculté à se faire apprécier directement par tous, sa personnalité attachante, son écharpe qu’il ne quittait pas offerte par une de ses soeurs, nos moqueries, un nombre incalculable de fous-rires.

Nous vient aussi le souvenir de son absence de limites, son côté un peu rosse, son insouciance, son impertinence, son inconséquence parfois.

Nous avons aujourd’hui l’impression de ne l’avoir pas connu suffisamment profondément pour déceler en lui le désert ou le glacier, la sécheresse ou le nuage gelé dans un coin de son coeur, les failles qui auront eu raison de son beau sourire.

Il avait pris grand soin de les cacher à tous, peut-être spécialement à vous, sa famille, qu’il aimait et qui l’aimiez le plus.

Nos plus tendres pensées, notre soutien, ce qu’il nous reste de courage et toute notre bienveillance vont aujourd’hui à sa famille, à ses sœurs, à ses amis les plus proches, à ceux qui partageaient son quotidien et qui vont rester orphelins de lui, à tous ceux qui, comme nous, ressentiront le vide de son absence comme une morsure.

Nous ressentons de l’impuissance, de la colère, une incompréhension immense, mais aussi un amour infini pour lui, pour tout ce que nous avons vécu ensemble, pour ce qu’il était et pour le mystère qu’il restera.

15 nov 2017

Une année s’est écoulée et je ne parviens toujours pas vraiment à réaliser que je ne reverrai plus jamais mon ami. Qu’il ne surgira pas à l’improviste, boucles brunes, visage rieur, écharpe au cou, peachy en bouche.

J’ai hésité, beaucoup, à parler de ça ici, parce je trouve qu’il y a un côté « indécent » à placer son absence entre deux brols, à mettre au même niveau une perte incommensurable et les broutilles du quotidien. Mais je pense tellement à lui ces derniers temps, et se souvenir de lui et de ce qu’il était me paraît finalement plus important que des petits questionnements sur ce qu’il faut dire ou ne pas dire, et où, et comment.

Un an déjà qui a glissé si vite, de l’eau sur un rocher. Un an déjà, un an seulement. J’écris ce mot dans le tram, le nez sur mon téléphone. Je lève la tête sans raison et regarde quelques secondes les lumières de la ville qui défile et là, juste à ce moment-là, je passe à côté du funérarium où nous étions allés le voir. Est-ce que nos fantômes nous font des signes ? Est-ce que nos absents habitent un peu en nous ? Est-ce que ce qui demeure d’eux nous aide à vivre ? J’aime bien le croire.

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