Brol #25 – matins

Tous les matins, je fais le même trajet à pieds pour aller travailler.

Je sors de chez moi, et je fais d’abord signe à la voisine d’en face qui guette ma sortie depuis sa fenêtre, au premier étage. Je jette toujours un oeil et quand elle n’y est pas, je me demande ce qu’elle est en train de faire.

Ensuite, je prends à droite. Je passe alors près de la banque au coin de la rue, où il y a souvent le même monsieur qui fait la manche. Je lui dis bonjour, je lui serre la main, il ne parle pas français alors parfois on essaie de se raconter des trucs en faisant des gestes, genre je me frotte les bras en les croisant pour lui montrer que je me dis qu’il doit avoir froid et que je compatis. Il me répond souvent en levant les deux mains, paumes vers le haut, doigts écartés, pouces vers l’extérieur, avec un demi-sourire, l’air presque désolé. Souvent je lui demande si ça va, et il agite sa main gauche, rotation autour de l’axe horizontal : couçi-couça. Mais parfois même, quand il fait plus beau je crois, il sourit en tendant son pouce en l’air, l’air de dire que c’est pas si pire, finalement.
Parfois, il est pas là et c’est un jeune à sa place, du coup c’est pas la même chose.
Une fois, il a pas été là pendant longtemps et je me suis un peu inquiétée. Mais quand il est revenu, je lui ai demandé où il était passé pendant tout ce temps et il a imité avec son bras un avion qui vole et qui atterrit. (J’ai imaginé qu’il était retourné un petit temps en Roumanie, quelque chose dans le genre).

Ensuite, je passe devant le car wash de la rue de la Victoire. Je sais pas comment on en est arrivés là, mais les matins où ils travaillent devant, quand je passe ils s’arrêtent quelques instants. Je fais la bise au patron et à son employé, on se demande si ça va et on se souhaite une bonne journée, et courage pour le travail.

Après, je continue mon chemin et je passe devant chez Momo, le coiffeur où Thomas va se faire couper les cheveux. C’est plus récent, mais depuis la fois où on est passés devant ensemble, Momo maintenant, quand il est là et que je passe seule, me salue de derrière sa vitrine d’un geste de la main en baissant un peu le menton.

Je croise encore une infinité de personnes sur le reste du chemin, parfois certains de manière récurrente également, mais plutôt par périodes. Mais ceux-là dont je vous parle sont presque immuables, ils font partie de mes matins.

Je ne connais le nom d’aucun d’entre eux. A part Momo, le coiffeur.

Y’a des jours où ça me gonfle de faire ce chemin, toujours le même, de voir ces visages, toujours les mêmes.
Y’a des jours où j’ai envie de ne croiser aucun d’entre eux, où j’ai pas envie de leur faire signe, de leur dire bonjour, de leur serrer la main, de leur sourire. Alors quand je sors, je lève pas les yeux vers la fenêtre de la voisine, et je tourne à gauche plutôt. Je prends un autre chemin pour les éviter tous.

Mais je suis contente de les retrouver le lendemain. Et je sais que le jour où je ne ferai plus ce petit trajet tous les jours, j’aurai un gros pincement au coeur.Image-99Image-98

« Peut-être qu’on ne sera plus jamais aussi heureux qu’on l’est pour le moment »

Peut-être, c’est vrai. On ne peut pas le savoir. Alors savourons ce qu’il y a à savourer.

2 réflexions au sujet de “Brol #25 – matins”

  1. Ah, ma petite Juliette, quel bonheur de te lire. Et de voir qu’aujourd’hui encore, ma petite fille trouve du bonheur sur le chemin de son travail. Pour moi, c’était à la fois pareil et tout à fait différent : deux chemins, selon que je commence ma journée rue de la Station ou chaussée de Braine. Personne ne faisait la manche, mais il y avait une voisine qui lavait son trottoir – même par temps pluvieux – ensuite, d’un côté le « Vieux cimetière » avec quelques amoureux lève-tôt qui inauguraient tendrement la journée, l’écrivain cherchant l’inspiration devant sa porte, la Grand-Place où tout le monde courait, la rue de Mons où les boutiques ouvraient leurs volets et la rue de la Station où un collègue prof à l’Athénée se hâtait courageusement, trainant une jambe raide. L’autre chemin, c’était la rue de Steenkerque et la place du Jeu de balle, déjà noire de monde : les élèves des écoles secondaires voisines s’y donnaient rendez-vous à l’arrivée des bus pour bavarder, échanger des tuyaux pour les interros annoncées ou ébaucher un flirt. J’étais presque arrivée… Tout ce monde-là, c’était des « bonjour », « ça va aujourd’hui ? », parfois une main serrée, plus rarement un bisou… la vie, quoi.

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