Brol #45 – l’océan dans une flaque

Je me sens peu armée pour penser ce qui est en train de se passer, mal outillée pour le vivre, comme pas préparée à cette éventualité, comme si ma rétine n’avait pas encore tout à fait imprimé que les informations qu’on lui envoie depuis quelques semaines déjà ne sont pas celles d’une mauvaise science-fiction.

Ma compréhension des choses semble perdue quelque part, comme suspendue en bordure de mon cerveau, comme s’il me manquait encore quelques éléments à rassembler pour pouvoir tendre la main et attraper une connaissance enfin concrète de la situation.

Je pense aux pensées-poissons de Virginia Woolf, celles qui te traversent, minuscules et frétillantes, puis que tu remets à la rivière en attendant qu’elles grossissent avant de les repêcher, et qui pendant ce temps ne cessent de s’agiter dans un coin de ton cerveau, tourbillonnantes, obsédantes, se nourrissant de tout ce qui passe à leur portée pour s’épaissir. Mais pour les repêcher, leur donner corps, il faut du temps, de la solitude, et un lieu à soi. Et je pense (un peu jalousement, je dois bien l’avouer) à tous ceux qui viennent d’obtenir ça. Je pense aussi avec effroi à tous ceux qui ne l’auront jamais, tous ceux pour qui temps, solitude et lieu à soi sont tout simplement le luxe ultime.

Je pense à tout le temps de cerveau libre que va permettre cette période particulière, aux idées qui vont en jaillir (plein d’idées-poissons qui vont avoir le temps de grossir !), aux possibilités nouvelles, pour l’instant, mais surtout pour l’après.

Je repense à un article qui disait que c’était aussi grâce aux épreuves, dans les difficultés, qu’on grandissait, qu’on pouvait développer de nouvelles compétences. Que l’inconfortable, le déstabilisant, le chaotique, donnait irrémédiablement naissance à des capacités nouvelles, poussaient à rebondir, à être créatifs, ingénieux, aventureux parfois. Qu’on évoluait en apprenant, en grandissant, et qu’on grandissait en dépassant nos difficultés.

L’article montrait l’importance de la résilience, et celle de la capacité à accepter la fragilité et à l’intégrer. Il en parlait à une échelle personnelle, concentré sur la dimension individuelle des épreuves traversées, mais peut-être peut-il en être de même d’une épreuve collective, peut-être qu’une sorte de résilience commune pourra fleurir, une sagesse nouvelle, des aptitudes, une compréhension plus fine des enjeux, et ainsi de nouvelles façons de vivre ?

Pour l’heure, autour de moi, tout le monde y va de son journal de confinement, de ses impressions sur la situation : la toile bouillonne, les réseaux sont saturés, malgré le silence des rues j’ai l’impression que le monde n’a jamais été si bruyant.

J’apprécie découvrir la façon dont les autres vivent ces jours étranges, cette ville troublée. Je trouve intéressant d’avoir ces fenêtres ouvertes sur les vies des autres, sur leurs portes fermées, sur leur monde qui s’arrête et qui s’accélère dans un même mouvement. Oui, vraiment, j’aime bien ces fenêtres ouvertes sur les portes fermées. Même si ce sont toujours les mêmes qui ont la possibilité d’ouvrir la fenêtre : ceux qui ont chaud, ceux qui ont du temps, ceux qui ont les mots.

J’observe les fractures, les coutures qui craquent : les intimités dévoilées et les plaintes des plus privilégiés qui apparaissent dans toute leur indécence face au silence des invisibles, face à ceux qui sont sacrifiés, fragilisés, ceux dont les difficultés déjà quotidiennes sont renforcées par l’épidémie, ceux qui souffrent le plus directement, ceux qui se prennent de plein fouet dans le visage toutes les conséquences de la situation. Emilie Laystary en parle bien mieux que je ne pourrais le faire (moi et mes idées-poissons), dans ce papier.

J’observe ces fractures et étrangement je pense au kintsugi, découvert grâce à l’ours des talentueuses Victoire de Changy et Marine Schneider. C’est un art japonais, une méthode qui permet de réparer des objets brisés, fracassés, en recollant les morceaux et recouvrant leurs fractures de poudre d’or. L’objet ainsi réparé n’est plus le même, mais c’est pourtant toujours lui. Son histoire, ses accidents, sont inscrits en lui, et il continue sa vie, plus beau encore qu’avant sa chute, qu’avant la brisure, plus précieux.

J’ai l’impression que covid19, c’est un peu ça : le monde est un bol en porcelaine, qu’on savait depuis longtemps un peu fragile, écaillé déjà, fendu de toutes parts, mais là il vient de s’écraser par terre et il a explosé en mille morceaux (je l’imagine balancé avec force et fureur par un bébé fâché du haut de sa chaise haute!). Il va falloir en ramasser les morceaux. Et j’espère, j’espère qu’on arrivera ensemble à en faire un beau kintsugi.

De mon tout petit point de vue, je vois se creuser le sillon entre les nullipares et les autres, je le vois devenir un fossé profond. Je vois : 1150 films mis à disposition, des musées à visiter en ligne, des captations, du théâtre à regarder de chez soi, des listes – les meilleurs films de femmes, les meilleurs podcast à écouter, 5000 livres numériques mis en ligne gratuitement, 4250 longs-métrages rares… J’enregistre les liens, pour plus tard, pour le prochain confinement, quand mon bébé sera grand, quand son papa sera là, qu’il ne devra plus faire des permanences dans un box covid19. Box covid19, il y a trois semaines ces mots n’existaient pas dans ma réalité.

Je me sens seule à vivre ce que je vis, seule à vivre ce quotidien de maman toute seule avec son bébé, j’ai l’impression que les autres sont tous au moins deux, parfois plus nombreux, j’ai l’impression que les autres bébés font des siestes, que les autres parents ont du temps. Manquer de ce temps dont tout à coup tout le monde semble disposer avec une profusion inespérée me laisse un petit arrière-goût amer au fond de la gorge. Mais je n’ai franchement pas le droit de me plaindre – je suis une privilégiée qui a le temps d’écrire un peu, le samedi matin, pour ouvrir sa fenêtre, pendant que le papa rentré de son box covid19 s’occupe du bébé. Privilégiée aussi dans la chance immense d’avoir deux êtres chers à serrer, leurs peaux douces à toucher.

Et puis,
hier soir,
dans le livre que je lis*
l’héroïne et le héros ne parlent pas la même langue
elle fait signe qu’elle étudie les sciences de
et là, il ne sait pas si elle parle d’astronomie
ou de la science des flaques
la sciences des flaques
c’est beau, non ?
il y a l’eau, le creux et le vent, dans une flaque
je croyais ne pas aimer ce mot, en fait je le trouve très beau
il fera sûrement rire Maurice
(j’écris ça, hier soir, dans mon téléphone)

Et puis,
j’écoute ce matin pour la retranscrire l’interview de Lucie Domino, une scientifique mathématicienne qui explique avoir étudié les vagues, la force de l’océan, mais à petite échelle, plutôt comme dans une flaque.

J’aime l’idée que se fassent ainsi signe ce beau livre et cette transcription sur laquelle je travaille. Et j’imagine l’océan dans une flaque.

Je ne sais plus qui disait que traduire est une lecture amoureuse. Retranscrire est aussi un exercice particulier, un peu passionné – je le fais presque frénétiquement. Les mots se baladent du bord de leurs lèvres sur la bobine au bout de mes doigts qui courent courent courent sur le clavier – je suspens mon élan aux hésitations, suis le rythme des mots et des respirations, décortique les moindres détails de la conversation, je fais des pauses, je reviens en arrière, je réécoute, encore et encore. J’essaie de deviner ce qui se cache derrière les mots, derrière les sons, les bruits, les moments de silences, les intonations. On peut déjà savoir tant des gens, juste en les écoutant attentivement.

Voilà. C’est la première fois que j’ai un peu le temps d’écrire depuis le début de tout ça, alors, c’est un peu éclaté.

Prenez soin de vous, restez chez vous avec ceux que vous aimez, ouvrez un peu votre fenêtre si vous le pouvez et essayez aussi de regarder celles qui s’ouvrent chez les autres, écoutez-les attentivement, si par hasard vous en avez le temps.

Je vous embrasse tous très fort.

Juliette

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*ce livre, c’est Prendre Refuge, de Zeina Abirached et Matias Enard, une merveille !

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