Brol #56 – danser

Je suis allée au début du mois voir l’exposition Danser Brut, à Bozar, avec mon amie Victoire. On l’a parcourue à toute vitesse, avec Maurice courant partout sur lequel il fallait garder un oeil (et le gardien posant lui-même un oeil sombre et soupçonneux sur notre petit groupe). N’empêche, malgré ces yeux en cascade posés ailleurs que sur les oeuvres, c’était beau et fort. L’expo questionnait le geste, l’intuition du mouvement qui préexiste à toute volonté, toute rationalité. Cette liberté ultime du mouvement le plus brut – et sa nécessité. Ca m’a évidemment fait penser aux gestes désordonnés, aux mains souples et aux danses-réflexes de Maurice, ses bras battant l’air sur le rythme de la musique bien avant qu’il puisse en avoir envie, le décider, le commander.

L’expo montrait aussi le lien entre geste, mouvement et folie. Comment le corps et l’esprit, l’émotion et la raison, le contrôle et la spontanéité, l’ordre et le chaos tantôt coexistent, tantôt se dévorent l’un l’autre dans la danse.

J’avais lu il y a quelques années le roman de Jean Teulé « Entrez dans la danse » qui décrivait une épidémie de danse, celle de Strasbourg de 1518. J’avais été déjà un peu fascinée à l’époque par cet épisode historique et resté inexpliqué malgré plusieurs hypothèses médicales et scientifiques. L’expo montre qu’il y en a eu d’autres, des cas de « dansomanie » qui se développent toujours dans des contextes sociaux catastrophiques…

Je me suis alors prise à rêver qu’une épidémie de danse nous étreignait, nous aussi, 502 ans après celle de Strasbourg, à la place de celle qui nous écrase actuellement.

J’ai écrit dans mon carnet le 10 octobre : qu’elle nous permette d’interroger l’ordre établi, le pouvoir, de le suspendre et le faire voler en éclats, que les flics se cognent contre nos corps dansants et qu’ils se mettent eux aussi à danser, que le mouvement les emporte comme une vague, qu’ils ne puissent pas lutter, qu’ils n’essaient même pas, qu’ils fassent tinter leurs clés et aillent ouvrir en dansant les portes des cachots, les murs des prisons.

Bon, et puis, aujourd’hui, je lis ceci, dans « Le livre du rire et de l’oubli » de Kundera, je trouve que ça résonne pas mal, et me viennent en tête des images de rondes folles, de Mary Poppins et de rires qui rendent tout léger, léger, léger.

« Et ensuite, tous se sont brusquement remis à chanter ces trois ou quatre notes toutes simples, et ils ont accéléré le rythme de leur danse. Ils fuyaient repos et sommeil, prenaient le temps de vitesse et comblaient leur innocence. Ils souriaient tous et Eluard s’est penché vers une jeune fille qu’il tenait par les épaules :
L’homme en proie à la paix a toujours un sourire.
Et la jeune fille s’est mise à rire et elle a tapé plus fort du pied sur le macadam, de sorte qu’elle s’est élevée de quelques centimètres au-dessus de la chaussée, entraînant les autres avec elle vers le haut, et l’instant d’après plus un seul d’entre eux ne touchait terre, ils faisaient deux pas sur place et un pas en avant, sans toucher terre, oui, ils volaient au-dessus de la place Saint-Venceslas, leur ronde dansante ressemblait à une grande couronne qui prenait son essor, et moi, je courais en bas sur la terre et je levais les yeux pour les voir et ils étaient de plus en plus loin, ils volaient en levant la jambe gauche d’un côté puis la jambe droite de l’autre, et au-dessous d’eux il y avait Prague avec ses cafés pleins de poètes et ses prisons pleines de traîtres au peuple, et dans le crématoire on était en train d’incinérer un député socialiste et un écrivain surréaliste, la fumée s’élevait vers l ciel comme un heureux présage et j’entendais la voix métallique d’Eluard
:
L’amour est au travail il est infatigable.
Et je courais derrière cette voix à travers les rues pour ne pas perdre de vue cette splendide couronne de corps planant au-dessus de la ville et je savais, avec l’angoisse au coeur, qu’ils volaient comme les oiseaux et que je tombais comme la pierre, qu’ils avaient des ailes et que je n’en aurais plus jamais.« 

C’est beau, non ?

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