Brol #65 – mon corps

Mon corps est toujours mon corps : je reconnais sa peau, son grain serré, sa bouche trop petite remplie de mots qui débordent, je reconnais ses yeux dont la couleur s’adapte à l’humeur, à la lumière, bordés de cils timides, cernés de mauve, gonflés le matin. Je reconnais ses grains de beauté, ses cicatrices, sa chevelure indomptée.

Je reconnais mon visage, sa rondeur, l’acrochordon sur le côté droit du nez, les lèvres pâles, qui manquent de fer. Je reconnais ses mains potelées par la chaleur, rêches et fines quand il fait froid, ses ongles cassants et trop vite salis, ses bagues aux doigts que tous ceux qui m’aiment font tourner entre les leurs.

Je reconnais ses jambes musclées et ses bras mous, ses pieds plats, sa blancheur lactée, sa pilosité aventureuse, ses poignets décorés des mêmes bracelets depuis des années, son oreille gauche bouchée.

Je reconnais son rire et sa voix hésitante qui accélère par saccades et se charge de brise quand plus de deux interlocuteurs tendent l’oreille.
Je le reconnais, mon corps, il est toujours mon corps.

Mais, depuis Maurice, mon corps n’est plus tout à fait mon corps.
Il est aussi niche, refuge, tipi, cabane, maison. Il est flûte ou tambour. Il est montagne à gravir, liane à saisir, animaux multiples à chevaucher. Il est terrain de jeu exploratoire : à la fois balançoire, toboggan et mur d’escalade. Il est fauteuil, chaise, oreiller, couverture. Il est désert à habiter, aspérités à explorer, il est peau-pâte à malaxer, triturer, dévorer. Il est monticule, prairie, forêt, champs infinis à observer, labourer, parasiter. Il est circuit automobile, piste d’atterrissage, chantier, univers entier.

Dans une petite plaie ouverte, Maurice imagine un pépin germer, dans mes yeux il voit des arbres danser.

Il fourre encore souvent ses doigts dans ma bouche, mon nez, mes oreilles, il s’agrippe à mes cheveux qui blanchissent, griffe mon dos, étreint mes jambes, plante ses petits doigts comme des crampons dans mes épaules nues, ma nuque, referme ses bras autour des miens.

Il caresse mon visage que de nouvelles rides sillonnent, il est fasciné par mon ventre-océan, par mes mamelons sombres et déformés, par ma peau qui s’étend.

Il me demande souvent, ces derniers temps, si je peux sortir sa petite sœur : sors-la, mets-la par terre s’il te plaît maman bleupbleup, je voudrais lui donner ma tutute, lui montrer mes jouets.

Mon corps est toujours mon corps, il est aussi beaucoup plus, même s’il m’appartient beaucoup moins.

Mary Cassatt

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