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Brol #67 – 100 trucs cools de 2021

C’est dans la Petite Lettre de Damien que j’ai trouvé cette chouette idée de lister 100 trucs cools qui ont eu lieu en 2021. L’exercice est plutôt intéressant pour faire un bilan positif en extrayant ce qui a été doux pour le mettre en valeur, s’en souvenir, le savourer encore un peu. Une année un peu étrange mais aussi tellement tellement intense, enrichissante, chouette et cool !

  1. J’ai commencé l’année avec des gens que j’aime sous une pluie de feux d’artifices
  2. Maurice a fait du feu de bois avec mon père
  3. J’ai passé du temps avec mes grands-parents
  4. Il y a eu des ciels incroyables que j’ai admirés depuis mon fauteuil
  5. Il y a eu des ciels incroyables que je n’avais pas remarqués avant que Maurice n’attire mon attention sur eux
  6. J’ai reçu un colis-cadeau avec (entre autres) « Le Consentement » de Vanessa Springora et une petite poupée-marionnette Frida Kahlo
  7. On est allés se promener dans la campagne bleue et glacée avec mes frères, ma soeur et nos enfants, on a sauté dans les flaques, on était gelés mais c’était pas grave
  8. J’ai rangé au moins 12 fois la bibliothèque de Maurice / j’ai rangé une demi fois ma bibliothèque
  9. J’ai entamé une conversation épistolaire avec une inconnue qui au fil des lettres m’est devenue proche
  10. J’ai reçu beaucoup de courrier et y ai presque toujours répondu, très souvent avec pas mal de retard
  11. Gaston est né (et Ninon, Raphaëlle, Catheline, Lili, April, Florestan, Paco, Saé, Léon, Basile, Alix, Harry, Léa, Emile) – grosse grosse team en 2021 !
  12. Mon filleul Eliot est né, mon filleul Félix a eu 1 an, ma filleule Jane a eu 12 ans
  13. J’ai eu une chambre à moi au Boson
  14. J’ai cousu un costume d’oiseau pour Maurice
  15. Thomas a fait du pain délicieux
  16. Thomas a fait un burn out et il en est sorti
  17. J’ai fait une dépression et j’en suis sortie
  18. On a marché sur le sable gris dans la lumière gelée de Nieuport, on a fait du cuistax, on a mangé des fruits de mer et on a bien ri
  19. On a mangé de la soupe dans le bateau jaune de Gil
  20. On s’est promenés en forêt plusieurs fois
  21. Je suis allée au théâtre (peu)
  22. Je suis allée à la piscine avec Maurice et à la piscine sans Maurice
  23. Je suis allée boire des coups jusqu’au bout de la nuit avec les copains (peu) j’ai chanté et j’ai dansé (pas autant que ce que j’aurais voulu)
  24. On est allés à la mer avec la famille Coco : La lumière était belle, les enfants étaient rigolos, on a fait des châteaux, ramassé des coquillages, mangé des gaufres et puis on a fabriqué un bébé
  25. On est allés à Kanaal, au musée de design, au musée des Sciences naturelles, à la villa Empain, au Wiels, à l’Africa Muséum et à la Maison Commune voir des expositions chaque fois lumineuses
  26. On nous a prêté une maison-chalet à la campagne où on a passé quelques jours au coin du feu au ralenti
  27. J’ai fait deux tests de grossesse positifs
  28. J’ai utilisé deux railpass pour aller voir des amis ou faire des activités aux quatre coins de la Belgique, le plus souvent Maurice accroché au bout des doigts
  29. On a passé un week-end dans la campagne chimacienne avec une bonne grosse team de potes
  30. Le magnolia de notre rue a fleuri deux fois
  31. J’ai fait sécher et plié environ 275 lessives et j’ai rempli et vidé environ 200 fois le lave-vaisselle. Ca a l’air d’être un truc pas super cool dit comme ça, mais si j’avais dû faire tout ça à la main, ça aurait encore été autre chose. Alors c’est cool, finalement, et puis ça m’a permis d’écouter plein de podcasts.
  32. J’ai lu une lettre d’amour de Simone de Beauvoir à Nelson Algren et j’ai souri
  33. J’ai lu une lettre d’amour de Johnny Cash à June Carter et j’ai pleuré : « A présent June est un ange et pas moi »
  34. On est allés à Pairi Daiza plusieurs fois
  35. On a commencé à jouer à des jeux de société avec Maurice
  36. Le 23 mars, j’ai commencé un journal de ma grossesse (mais pas que)
  37. On a caché des oeufs au chocolat pour Maurice dans les jardins de ses grands-parents
  38. J’ai observé mon fils tisser des liens avec ses arrières-grands parents, ses grands-parents, ses oncles et tantes, mes amies et puis surtout, surtout avec ses propres ami.e.s
  39. J’ai dessinée une femme enceinte au Pictionnary pour annoncer ma grossesse à mes frères et soeurs
  40. Il y a eu de la neige en avril, il y a eu du soleil ensuite, et puis mon filleul est né
  41. J’ai pensé à appeler ma fille Monelle parce que j’ai lu un livre incroyable qui commençait par « Monelle me trouva dans la plaine où j’errais et me prit par la main »
  42. Heureusement, ça m’a simplement traversé l’esprit, je ne l’ai pas sérieusement envisagé
  43. Je suis allée avec ma meilleure amie enregistrer mes grands-parents parler d’eux, de leur vie, de leur(s) mémoire(s)
  44. J’ai renoué avec une amie, avec qui ce n’était pas tout à fait dénoué, m’enfin quand même, c’était bien, de renouer
  45. On est allés à la mer de sable avec les popols et aussi en week-end dans les Ardennes
  46. On a fêté l’anniversaire de Claire avec quelques mois de retard en partant un week-end à la mer
  47. Pour la fête des mères, Maurice m’a dit « bo’fêt’ maman! »
  48. Les glycines étaient belles
  49. J’ai fait une résidence d’écriture à la campagne avec Maurice et d’autres enfants (et d’autres autrices)
  50. Quelqu’un a comparé l’écriture du début de mon roman à l’écriture de Murakami, il a parlé de puissance et de lame de fond et je pense bien avoir rougi de plaisir
  51. J’ai accepté l’idée que j’avais besoin de plus de temps pour écrire, que ce projet ne serait sans doute pas terminé avant 2022 ou même 2023, mais que c’était ok (là aujourd’hui j’envisage même 2024 ahah)
  52. J’ai organisé une surprise pour l’anniversaire de Thomas en invitant ses amis chez mon père
  53. J’ai arrêté de regarder la page qui nous dit en direct le nombre de contaminés et de morts du Covid dans tous les pays du monde
  54. J’ai diminué vachement mon temps d’écran (du coup j’ai presque pas regardé de films ou de séries)
  55. Une amie chère m’a offert « Fleurs » de Marco Martella
  56. J’ai reçu plusieurs colis surprises de ma team
  57. Marich et Céline m’ont offert chacune un massage
  58. J’ai été clairement gâtée plus que de raison par toutes mes amies et j’ai parfois eu peur de ne pas témoigner suffisamment ma reconnaissance
  59. On s’est baignés en pleine nature plusieurs fois
  60. On a mis une piscine miniature sur notre terrasse
  61. Ma Monstera a fait 4 nouvelles feuilles magnifiques
  62. Mes amies ont réussi à m’organiser un chouette week-end d’enterrement de vie de jeune fille malgré que j’étais enceinte et que la société ait été sous covid
  63. Je suis allée à Paris et même si j’en ai pas beaucoup profité j’ai quand même vu Luciole et Pauline
  64. J’ai choisi la robe que j’allais porter à mon mariage le matin-même dudit mariage
  65. On s’est mariés, Thomas et moi, on a baigné dans notre amour devenu palpable ce jour-là, entourés de l’amour de nos amis et familles proches – nos amis nous ont fait les plus beaux des discours, les plus belles des surprises, on a été comblés comme jamais
  66. Mon amie Catherine m’a offert un blaser fleuri hautement symbolique
  67. On a dansé sur Cosmic Dancer puis on s’est déguisés et on a fait un DJ set du feu de dieu pour lancer la soirée
  68. J’ai relu « Marin mon coeur » de Savitzkaya
  69. On est allés chez Waer Waters avec Thomas
  70. On a choisi le plus beau des prénoms pour notre fille, Louve
  71. J’ai passé quelques jours en résidence d’écriture à Passa Porta pendant que mon fils cueillait des groseilles chez mes grands-parents
  72. Maurice a arrêté de mettre des couches et il a eu 2 ans
  73. On est allés passer un jour et demi à Clermont-Ferrand chez Simon et Clotilde
  74. On a passé une semaine dans le Sud avec mes frères et soeurs
  75. On a fait un road-trip tous les trois en mobilhome en France
  76. J’ai regardé un concert avec Maurice (son premier) et j’ai plus regardé Maurice que le concert
  77. Je n’ai pas accouché prématurément
  78. Nos amis nous ont offert un olivier
  79. J’ai commencé à travailler en coworking au Palazzo
  80. J’ai travaillé avec ou pour plusieurs artistes, plusieurs compagnies, plusieurs structures et plusieurs projets que j’ai adorés
  81. J’ai écrit le scénario d’un spot tv et d’un spot radio pour une grosse campagne
  82. J’ai produit et co-réalisé un podcast
  83. J’ai commencé à travailler sur mon site internet (ce sera pour 2022)
  84. J’ai observé Maurice observer ce qui l’entoure
  85. J’ai écouté Maurice me raconter ses aventures, ses rêves, ses journées, ses histoires, ses livres
  86. J’ai chopé le covid mais j’ai pas eu de symptômes
  87. Je suis allée chez la coiffeuse pour la première fois depuis je ne sais même pas combien de temps et elle m’a coupé 40 cm de cheveux
  88. On est allés passer une semaine en Bretagne avec des amis chers
  89. On est allés fêter le mariage de Tati et Théo au soleil dans un domaine magnifique avec plein d’amis lumineux
  90. Ma soeur a invité mes meilleures amies chez elle pour fêter l’arrivée de ma Louve
  91. J’ai été nommée au Prix Fintro dans la catégorie littérature
  92. J’ai développé 12 films argentiques, 1 pour chaque mois de l’année
  93. J’ai continué à utiliser mon bullet journal comme agenda et comme outil de travail et d’organisation au quotidien
  94. Je n’ai acheté aucun habit neuf (pour moi ahah, pour les enfants on n’y est pas encore !)
  95. J’ai lu 75 livres pour un total de 18 939 pages (oui j’ai calculé mais c’était facile ! Je t’explique au point suivant)
  96. J’ai été bien assidue dans la tenue de mon carnet de lectures (enfin, jusqu’au 26 novembre seulement…) : j’ai noté tout ce que je lisais, ainsi que le nombre de pages de chacun des livres et une petite impression de lecture pour chacun.
  97. J’ai relu des autrices que j’avais déjà lues : Virginia Woolf, Mariama Bâ, Goliarda Sapienza, Monique Wittig, Tove Jansson, Audur Ava Olafsdottir, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Anna Akhmatova, Alejandra Pizarnik, Siri Hustvedt, Chloé Delaume, Maya Angelou, Nadejda Mandelstam, Liv Stromquist…
  98. J’en ai découvert d’autres que je n’avais jamais lues : Audre Lorde, Bell Hooks, Sinead Gleeson, Elif Shafak, Djaïli Amoul Amal, Deborah Lévy, Tiffany MacDaniel, Forough Farroukhzad, Zora Neale Hurston, Zadie Smith, Toni Morisson, Sophie d’Aubreby, Clarissa Pinkola Estes…
  99. Louve est née.
  100. J’ai terminé l’année avec des gens que j’aime.

Brol #66 – en 2021 il y eut

En 2021, il y eut

– des graines semées et des caresses ; certaines dont on admire déjà l’éclosion, d’autres encore promesses – il y eut la vitesse qui brûle puis la lenteur forcée – il y eut une grossesse difficile et adorée – douleur, peur, nuits blanches et noires de solitude – il y eut de subtils mélanges à régenter des dosages à trouver : joie espoir angoisse confiance découragement sérénité mélancolie désarroi euphorie désespoir – il y eut ma joie écimée, l’impression de m’éloigner de moi-même, de m’éteindre face à ceux qui m’étreignent – et cette seule phrase à la première personne, presqu’un aveu : j’ai été fatiguée, abîmée, ébréchée, blessée – il y eut du temps retrouvé rempli de travail jusqu’à déborder – il y eut des projets, des envies, des écoutes, des images, des rencontres – il y eut des embryons, des bribes, des brouillons – il y eut des soifs multiples et puis cette désagréable sensation d’éparpillement – et l’impossibilité de faire autrement –

il y eut des vacances sans repos et du travail sans effort – il y eut des coïncidences puis des correspondances – il y eut de la beauté, des échanges des idées des dessins des chansons des couleurs – il y eut l’âme et la vague puis les deux assemblées – il y eut des cris et des larmes, de joie et de rage – il y eut des contradictions, des tâtonnements et une puissance retrouvée – il y eut la ville et la mer, des départs et des trouvailles – il y eut du sable dans les yeux et la griffe du vent sur nos poignets – il y eut des accidents, des pertes, la vie suspendue, la souffrance, la peur et la tristesse des aimés leur souffle coupé et cette certitude limpide soudaine : tu ne peux pas prendre ma douleur, je ne peux pas prendre la tienne – comment t’aider alors à la porter la rendre légère ?

– il y eut des oiseaux, des plantes, des pierres, des horizons bleus et des paysages éteints – il y eut bien sûr de l’amour de l’amour de l’amour – l’amour et les années qui le nourrissent, le renforcent, le patinent et le condensent – il y eut la danse, la joie, la lumière de notre mariage si doux, et la certitude d’être si bien entourée – quand on dit, quand j’écris bien entourée je vois les bras de mes amies de mon amour et de mes enfants qui forment un grand cercle et m’enveloppent, m’emmitouflent et me bordent – il y eut la gratitude –

il y eut Maurice, bien sûr, et notre quotidien tous les deux, et tous les trois, et tous les quatre, il y eut ses paroles et ses gestes, ses cabanes et ses donjons, mon univers qui s’éclaire ou s’assombrit au rythme de son regard ou de sa langue déliée, le monde que j’apprends, désapprends et réapprends chaque jour avec, pour et à travers lui –

il y eut Mémoires bien sûr, l’intensité, et tout ce que ce projet a fait germer et ruisseler

et puis, surtout, surtout, en 2021, il y eut Louve, Louve, Louve. Louve : son arrivée fracassante, cinématographique. Louve, sa douceur : sa peau de velours, le dessin rose de sa bouche ourlée, les longs cils qui bordent son regard. Louve, sa puissance : le miracle de son existence, la force de sa main qui saisit la mienne, ses gestes ses cris de petit dragon, et l’amour qui déborde, évidemment.

Brol #65 – mon corps

Mon corps est toujours mon corps : je reconnais sa peau, son grain serré, sa bouche trop petite remplie de mots qui débordent, je reconnais ses yeux dont la couleur s’adapte à l’humeur, à la lumière, bordés de cils timides, cernés de mauve, gonflés le matin. Je reconnais ses grains de beauté, ses cicatrices, sa chevelure indomptée.

Je reconnais mon visage, sa rondeur, l’acrochordon sur le côté droit du nez, les lèvres pâles, qui manquent de fer. Je reconnais ses mains potelées par la chaleur, rêches et fines quand il fait froid, ses ongles cassants et trop vite salis, ses bagues aux doigts que tous ceux qui m’aiment font tourner entre les leurs.

Je reconnais ses jambes musclées et ses bras mous, ses pieds plats, sa blancheur lactée, sa pilosité aventureuse, ses poignets décorés des mêmes bracelets depuis des années, son oreille gauche bouchée.

Je reconnais son rire et sa voix hésitante qui accélère par saccades et se charge de brise quand plus de deux interlocuteurs tendent l’oreille.
Je le reconnais, mon corps, il est toujours mon corps.

Mais, depuis Maurice, mon corps n’est plus tout à fait mon corps.
Il est aussi niche, refuge, tipi, cabane, maison. Il est flûte ou tambour. Il est montagne à gravir, liane à saisir, animaux multiples à chevaucher. Il est terrain de jeu exploratoire : à la fois balançoire, toboggan et mur d’escalade. Il est fauteuil, chaise, oreiller, couverture. Il est désert à habiter, aspérités à explorer, il est peau-pâte à malaxer, triturer, dévorer. Il est monticule, prairie, forêt, champs infinis à observer, labourer, parasiter. Il est circuit automobile, piste d’atterrissage, chantier, univers entier.

Dans une petite plaie ouverte, Maurice imagine un pépin germer, dans mes yeux il voit des arbres danser.

Il fourre encore souvent ses doigts dans ma bouche, mon nez, mes oreilles, il s’agrippe à mes cheveux qui blanchissent, griffe mon dos, étreint mes jambes, plante ses petits doigts comme des crampons dans mes épaules nues, ma nuque, referme ses bras autour des miens.

Il caresse mon visage que de nouvelles rides sillonnent, il est fasciné par mon ventre-océan, par mes mamelons sombres et déformés, par ma peau qui s’étend.

Il me demande souvent, ces derniers temps, si je peux sortir sa petite sœur : sors-la, mets-la par terre s’il te plaît maman bleupbleup, je voudrais lui donner ma tutute, lui montrer mes jouets.

Mon corps est toujours mon corps, il est aussi beaucoup plus, même s’il m’appartient beaucoup moins.

Mary Cassatt

Brol #64 – sommeils et sommets

En établissant une petite liste des lieux où j’ai dormi depuis ma naissance pour un défi d’écriture lancé par Lucioleetfeufollet, j’ai refait le trajet de ma vie à l’envers pour retrouver les lits, les trains, les endroits étranges où mes yeux se sont fermés.

C’était la première fois depuis longtemps que je faisais ce trajet-retour, que j’allais à rebrousse-poil de la course des jours qui avance.

Ç’a été un moyen de me remémorer les beaux moments vécus, les lieux découverts, les villes, les vacances, l’intensité contenue dans ces soirées, ces nuits, ces pauses et ces siestes – et surtout la qualité des relations, des personnes ayant partagé tous ces sommeils, parfois des sommets.

J’ai aussi repensé à des nuits d’amour tellement anciennes qu’elle ne reviennent plus jamais à la surface de mes souvenirs – elles n’ont normalement aucune raison d’y flotter. Mais ça m’a fait plaisir, ça m’a fait sourire, ça m’a fait frissonner de me remémorer leur existence, de savoir qu’elles existent encore, quelque part là, dans un morceau de papier plié en mille, retrouvé au fond d’une poche de la mémoire de ma vie d’avant.

Sans T, et sans M évidemment, je serais peut-être restée nostalgique de cette vie d’avant, ces insouciances, ces voyages en train à la destination incertaine. Il me manquerait sans doute, ce temps des horizons élargis, des possibilités infinies. Ou peut-être y vivrais-je toujours, dans cette adolescence sautillante et exaltée, mais peut-être pas. Peut-être aspirerais-je exactement à vivre ce que je vis (oui) et cela me donne une raison supplémentaire de le savourer en même temps que je chéris ce passé d’avoir lui aussi existé.

J’ai photographié un jour un tag dans les Marolles qui disait quelque chose comme « si tu traces une route, tu auras du mal à revenir à l’étendue ». J’y repense parfois.

Pluie de météores, 1882

Sur des canapés, des fauteuils, sous des tables, emboîtés avec mes frères et ma sœur chez des amis de nos parents, des oncles et tantes, nos grands-parents. Sur la banquette du fond de la Renault 21 Nevada, et puis je me réveillais le lendemain matin dans mon lit, comme téléportée. À Ath, chez mon amie Marie-Charlotte, après avoir supplié nos parents de nous laisser rester ensemble encore un peu. Dans le grand lit de la chambre de ma sœur, tous les 4. Dans les cabanes construites en draps et en coussins sur le carrelage du salon ou de la salle à manger. Dans des salles de classes transformées en dortoirs pour les camps louveteaux. Dans des tentes au fond des jardins. Dans des tentes scoutes dans le sud de la France ou de la Belgique. Dans des tentes décathlon 2’, 3’, 10’ sur les plaines du festival de dour, de werchter, d’esperanzah, du sziget, de la semo, j’en oublie. Une nuit à Namur, après le verdur rock dans le kot de mon frère avec Antoine. Dans le cagibi du kot de la bruxelloise. Sur le canapé de mon commu. Au kot ardoise, au kot mémé, à la fédé. Dans le car vers le Jura. Chez Simé, chez Panda, chez Nico, à Mons un peu partout. Dans un train de nuit filant vers la Pologne et dans un autre direction la Croatie. Sur le quai de la gare, à Mons, en attendant le premier train du matin après la fermeture des bars. Dans ce train qui a fait plusieurs fois Liège-Quiévrain Quiévrain-Liège avant qu’on se réveille, Émile et moi. Dans la gare de Varsovie. Sur des matelas sur des planchers chez des amis. Dans notre grenier. Sur une plage réservée aux chiens et remplie de crottes dans le Nord de l’Italie. Dans Boris, le mobilhome de mon père, un peu partout en France, Belgique, Italie, Croatie. Aux Tanneurs, dans la régie. Sur le canapé de Fred et Eric. Dans l’ancien appartement de Simon, sur un matelas au sol. À Avignon, dans une maison. À Venise, à Fuerteventura, à Prague, à Lisbonne, à Porto, à Madrid, à Barcelone, à Rome, à Marrakech, à Lorgues. En Martinique chez Joé et Coco. À Londres chez Jane Jules Lili Auguste Delphine et François. À Dakar chez Barry. À Montréal chez Fa et Ol et chez Dodo. À Québec chez Andréanne. À Séville chez moi. À Paris chez Marine. À Sirault chez mes amies. À Marseille avec mes amies. À Göteborg chez mon frère. À Murcie chez MC. À Budapest chez Kriszta. À Perpignan chez la maman de Simon, à Port-Grimaud chez celle de Chachou. À Wiers chez Céline. À Kain chez Lise. Chez les parents de Louise, de Victoire, de Catherine. À Nieuport, souvent. À Saint-Idesbald, avant. À Harmignies, à la Chaussée de Beaumont, à Dave chez mes grands-parents, puis chez ma mère, à Soignies chez mes grands-parents, plus depuis longtemps. (La dernière fois, est-ce qu’on peut vraiment savoir que c’est la dernière fois ?). À Harchies, le plus souvent. À Saint-Gilles, depuis longtemps. À Saint-Pierre, à l’hôtel, à Clerheid.

Brol #63 – on retire la peur, on garde le reste

Petit extrait d’un tout nouveau projet…

(…)

Je me disais : On retire la peur, on garde le reste.

Mais la peur s’est mélangée au reste, elle s’est faufilée, infiltrée, immiscée dans la chair du reste, si bien qu’il est impossible de la séparer de l’ensemble d’un coup de scalpel.

Je la visualise de la même manière que j’imaginais la tumeur de mon amie M, ou comme je me représente l’endométriose : une sorte d’amas de matières filandreuses, un enchevêtrement de branchages souples et rosâtres prenant racine dans un terreau inadapté mais toutefois fertile, vampirisant un espace vivant, l’étouffant de sa présence confuse.

Une équipe de chirurgiens a opéré mon amie pour la libérer de sa tumeur : 9h sur le billard, des complications, un traitement lourd, des anesthésies, de la douleur, de la terreur, puis la liberté retrouvée, la vie.

Peut-être pourrai-je m’entourer d’une équipe aussi bien outillée pour déconstruire patiemment cette peur, l’évincer, en détruire chaque tentacule un à un… Ou bien apprendre à faire avec, à l’apprivoiser, à l’intégrer, à l’absorber, à la comprendre.

Ou bien : les deux.

(…)

Brol #62 – chacun est son île

J’avais commencé ceci avec ces mots : je n’ai pas écrit un mot depuis mon retour du Boson, il y a un mois. Pas écrit un mot depuis un mois ? C’est faux, évidemment. J’ai écrit des dizaines de mails, des articles, des posts, des dossiers, des communiqués, je n’ai fait que ça : je n’ai fait qu’écrire pour les autres, par les autres, sur les autres, avec les autres. Je n’ai pas touché à un seul de mes projets, mis à part du bout des doigts, réglant quelques questions juridiques pour l’un d’entre eux – pas la partie la plus réjouissante. Mais, peut-être, comme me le disait M, dois-je me réjouir de chaque balise posée, apprendre à savourer l’inabouti et à embrasser patiemment le processus.

Il n’empêche, je suis dévorée par ce sentiment persistant de ne pas parvenir à sculpter dans le temps, à gratter le bloc de marbre du quotidien pour en polir les contours et en extraire des minutes-cailloux à m’offrir à moi-même.

Une amie m’écrit pour s’excuser de n’être pas plus présente pour nous, je lui dis : c’est pas grave, tu sais, pour le moment chacun est sur son île. Chacun est son île. Chaque maison, chaque famille, chaque appartement, chaque personne : une île. Nous formons de petits archipels humains qui attendent des bateaux pour se rejoindre, qui espèrent le moment où le vent gonflera leurs voiles.

Brol #61 – je ne brûle plus mes cahiers

Très tôt terrifiée par l’idée de figer des pensées que je comprenais fugaces, j’ai toujours détruit au fur et à mesure mes journaux intimes, mes histoires inventées de petite fille, mes poèmes, dépréciant quelques années (voire quelques mois) après l’avoir écrit ce qui, pourtant, venait de moi.

L’été, mon père allumait des feux dans le fond du jardin. Vers 16 ou 17 ans, j’y avais brûlé en cachette quatre carnets, je donnerais pourtant si cher pour les relire aujourd’hui.

D’où me vient ce mépris de moi-même, ce regard implacable et paralysant posé sur tout ce que je produis(ais) ?

Je savais sans doute à l’époque, je pressentais à quel point les années allaient étirer mes idées, les déformer, les élargir peut-être. Je savais que les mots du passé resteraient immobiles, gelés dans l’encre alors que celle que je suis ondoierait, grandirait, voyagerait.


J’ai continué à écrire, un peu, d’abord en secouant la tête au-dessus de mon cahier, regardant avec curiosité tomber sur le papier tout ce qu’elle contenait. Petit à petit se sont mis à y vivre des personnages nouveaux, dans des paysages inconnus jusqu’alors. Et même si j’ai toujours du mal à me relire, à considérer ce que j’ai écrit : je ne brûle plus mes cahiers.

Brol #60 – mots d’espoir à un.e inconnu.e – 3

Laisse-moi te raconter une histoire d’amour flamboyante. Celle de Katia et Maurice Krafft. Deux vulcanologues passionnés : toute leur vie, ils ont visité étudié photographié filmé observé examiné inspecté les moindres recoins, la moindre poussière de tous les volcans de la terre. Ils ont vécu des aventures immenses, sans cesse au bord du cratère, à la lisière de l’éruption, les poches remplies de magma et les yeux de lave en fusion. Ils se sont aimés jusqu’à la fin, emportés dans une nuée ardente crachée par le mont Unzen, au Japon.

Mais, tu le sais sans doute, toutes les histoires d’amour ne doivent pas être volcaniques.

Elles sont belles, aussi, les amours minuscules, les amours discrètes, les amours miettes.

Elles sont belles, encore, les amours fragiles, les amours usées, les amours cendrées.

Elles sont belles, toujours, les amours furtives, les amours tempêtes, les amours jalouses.

Moi, j’t’emmènerai jamais sur un volcan.

Mais j’pourrais t’emmener en forêt

Sentir la vie craquer sous nos pieds

S’arrêter, r’garder la neige tomber

Tirer la langue pour la rattraper

Et la goûter se liquéfier

Mais j’pourrais t’emmener à la mer

Joues rosées dans le froid de l’hiver

Sentir le vent qui accélère

Oublier tout ce qui est amer

Du sang bouillant dans nos artères

Mais j’pourrais t’emm’ner à la montagne

Allez viens, tous les deux on s’éloigne

J’te prends la main, tu m’accompagnes

Pour une fois on sera d’ceux qui gagnent

J’veux qu’on pétille comme du champagne

Brol #59 – mots d’espoir à un.e inconnu.e – 2

Je te souhaite des fenêtres ouvertes et des tables de fêtes,

Je te souhaite du thé noir brûlant et des biscuits sablés,

Je te souhaite du bleu royal, du corail, du vert d’eau, du jaune poussin,

Je te souhaite la musique à l’intérieur et la joie partout, et puis le contraire,

Je te souhaite les confidences, la patience, l’exigence – mais pas trop,

Je te souhaite la mer à marée basse, les volcans, l’élan – juste assez,

Je te souhaite le cœur qui tressaille, les larmes de joie, les rires en cascade – jamais trop.

Je te souhaite le doute et la surprise, les sommeils insondables,

Je te souhaite que quelqu’un prenne soin de toi, te soulève, te tendresse,

Je te souhaite de petites explosions et des cris d’amour,

Je te souhaite des mots abîmés et de quoi les réparer,

Je te souhaite des instants d’oubli, de l’ombre en éclats,

Je te souhaite des découvertes, des ciels roses et quelqu’un à qui penser,

Je te souhaite sa main sur la tienne.

Tu sais, en Italien, pour dire je t’aime, ils disent ti amo,

ti amo ti – aaaamo, ti amo ti amo ti amo ti amo ti amo ti – aaaaamo

Et puis

Ils disent aussi

« ti voglio bene », je te veux du bien.

Je – te – veux – du – bien.

Ce petit texte a été écrit pour le groupe de crieur.ses de rue « Les belle man d’amour » à la demande d’Archipel 19, Centre Culturel de Berchem-Sainte-Agathe.

Brol #58 – 2020

Quelque part en 2020, j’ai tenu mon courage dans mes dix doigts serrés et l’ai soulevé par-dessus mon visage pour proposer à une copine illustratrice de faire un livre ensemble. Elle a refusé d’emblée, sans même lire ce que j’avais écrit. Quelque chose s’est racrapoté à l’intérieur de moi : une toute petite boule, un minuscule petit pois qui a couru se loger dans la deuxième phalange de mon gros orteil.


Quelque part en 2020, un peu plus loin, une autre copine illustratrice m’a demandé si j’avais déjà pensé à fabriquer un objet de mes mots. Surprise, j’ai évincé la question, bredouillé quelques mots vagues. Le lendemain, je lui proposais de faire quelque chose ensemble, elle acceptait.


C’était ça, 2020, c’était un peu ces deux moments à la fois : du dur et du doux, des portes fermées et des fenêtres ouvertes. La petite boule, au fil des mois, des sœurs, des échanges, des projets, s’est doucement dépliée, a entamé une remontée. Taille : balle de tennis. Emplacement : mollet gauche.


2020, année désordonnée, année enfermée entre deux parenthèses étranges, année de Maurice, d’amour dévorant et de disponibilité totale, année de blessures et de réparations, année de dents serrées et de paumes ouvertes, de tentatives et d’oublis réussis, année de pertes (d’emploi notamment), année d’angoisse (financière notamment), année de nuits noires et de journées grises, année de cases à remplir et de guichets fermés. Oh bien sûr, on ne parle pas de ça sur les réseaux sociaux, mais en 2020 beaucoup d’entre nous ont été pauvres, beaucoup ont attendu un chômage pendant des mois, beaucoup ont galéré bien au-delà des solitudes et des peaux éloignées qui finalement, dans un sens, nous rapprochent tous.

2020, année de contrastes : fatigue montagne, colères orages et sillons sous la peau, mais aussi amour, amour, amour, projets tout frais, encre au bout des doigts et ressources nouvelles.

Mon train arrive en gare dans trois minutes, merci à ceux mais surtout à toutes celles qui m’ont enveloppée, soutenue, qui m’ont donné en 2020 du beau, du doux, du courage, du souffle, j’essaierai de vous le rendre mieux en 2021 ❤