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Brol #60 – mots d’espoir à un.e inconnu.e – 3

Laisse-moi te raconter une histoire d’amour flamboyante. Celle de Katia et Maurice Krafft. Deux vulcanologues passionnés : toute leur vie, ils ont visité étudié photographié filmé observé examiné inspecté les moindres recoins, la moindre poussière de tous les volcans de la terre. Ils ont vécu des aventures immenses, sans cesse au bord du cratère, à la lisière de l’éruption, les poches remplies de magma et les yeux de lave en fusion. Ils se sont aimés jusqu’à la fin, emportés dans une nuée ardente crachée par le mont Unzen, au Japon.

Mais, tu le sais sans doute, toutes les histoires d’amour ne doivent pas être volcaniques.

Elles sont belles, aussi, les amours minuscules, les amours discrètes, les amours miettes.

Elles sont belles, encore, les amours fragiles, les amours usées, les amours cendrées.

Elles sont belles, toujours, les amours furtives, les amours tempêtes, les amours jalouses.

Moi, j’t’emmènerai jamais sur un volcan.

Mais j’pourrais t’emmener en forêt

Sentir la vie craquer sous nos pieds

S’arrêter, r’garder la neige tomber

Tirer la langue pour la rattraper

Et la goûter se liquéfier

Mais j’pourrais t’emmener à la mer

Joues rosées dans le froid de l’hiver

Sentir le vent qui accélère

Oublier tout ce qui est amer

Du sang bouillant dans nos artères

Mais j’pourrais t’emm’ner à la montagne

Allez viens, tous les deux on s’éloigne

J’te prends la main, tu m’accompagnes

Pour une fois on sera d’ceux qui gagnent

J’veux qu’on pétille comme du champagne

Brol #59 – mots d’espoir à un.e inconnu.e – 2

Je te souhaite des fenêtres ouvertes et des tables de fêtes,

Je te souhaite du thé noir brûlant et des biscuits sablés,

Je te souhaite du bleu royal, du corail, du vert d’eau, du jaune poussin,

Je te souhaite la musique à l’intérieur et la joie partout, et puis le contraire,

Je te souhaite les confidences, la patience, l’exigence – mais pas trop,

Je te souhaite la mer à marée basse, les volcans, l’élan – juste assez,

Je te souhaite le cœur qui tressaille, les larmes de joie, les rires en cascade – jamais trop.

Je te souhaite le doute et la surprise, les sommeils insondables,

Je te souhaite que quelqu’un prenne soin de toi, te soulève, te tendresse,

Je te souhaite de petites explosions et des cris d’amour,

Je te souhaite des mots abîmés et de quoi les réparer,

Je te souhaite des instants d’oubli, de l’ombre en éclats,

Je te souhaite des découvertes, des ciels roses et quelqu’un à qui penser,

Je te souhaite sa main sur la tienne.

Tu sais, en Italien, pour dire je t’aime, ils disent ti amo,

ti amo ti – aaaamo, ti amo ti amo ti amo ti amo ti amo ti – aaaaamo

Et puis

Ils disent aussi

« ti voglio bene », je te veux du bien.

Je – te – veux – du – bien.

Ce petit texte a été écrit pour le groupe de crieur.ses de rue « Les belle man d’amour » à la demande d’Archipel 19, Centre Culturel de Berchem-Sainte-Agathe.

Brol #58 – 2020

Quelque part en 2020, j’ai tenu mon courage dans mes dix doigts serrés et l’ai soulevé par-dessus mon visage pour proposer à une copine illustratrice de faire un livre ensemble. Elle a refusé d’emblée, sans même lire ce que j’avais écrit. Quelque chose s’est racrapoté à l’intérieur de moi : une toute petite boule, un minuscule petit pois qui a couru se loger dans la deuxième phalange de mon gros orteil.


Quelque part en 2020, un peu plus loin, une autre copine illustratrice m’a demandé si j’avais déjà pensé à fabriquer un objet de mes mots. Surprise, j’ai évincé la question, bredouillé quelques mots vagues. Le lendemain, je lui proposais de faire quelque chose ensemble, elle acceptait.


C’était ça, 2020, c’était un peu ces deux moments à la fois : du dur et du doux, des portes fermées et des fenêtres ouvertes. La petite boule, au fil des mois, des sœurs, des échanges, des projets, s’est doucement dépliée, a entamé une remontée. Taille : balle de tennis. Emplacement : mollet gauche.


2020, année désordonnée, année enfermée entre deux parenthèses étranges, année de Maurice, d’amour dévorant et de disponibilité totale, année de blessures et de réparations, année de dents serrées et de paumes ouvertes, de tentatives et d’oublis réussis, année de pertes (d’emploi notamment), année d’angoisse (financière notamment), année de nuits noires et de journées grises, année de cases à remplir et de guichets fermés. Oh bien sûr, on ne parle pas de ça sur les réseaux sociaux, mais en 2020 beaucoup d’entre nous ont été pauvres, beaucoup ont attendu un chômage pendant des mois, beaucoup ont galéré bien au-delà des solitudes et des peaux éloignées qui finalement, dans un sens, nous rapprochent tous.

2020, année de contrastes : fatigue montagne, colères orages et sillons sous la peau, mais aussi amour, amour, amour, projets tout frais, encre au bout des doigts et ressources nouvelles.

Mon train arrive en gare dans trois minutes, merci à ceux mais surtout à toutes celles qui m’ont enveloppée, soutenue, qui m’ont donné en 2020 du beau, du doux, du courage, du souffle, j’essaierai de vous le rendre mieux en 2021 ❤

Brol #57 – mots d’espoir à un.e inconnu.e – 1

Dès qu’on le pourra
Il faudra
Dégeler tout ça
Ranimer la braise, réveiller les feux,
Consoler l’enfant, embrasser les vieux,

Dès qu’on le pourra
Il faudra
Caresser tout ça,
Les cœurs fatigués, la peau accident,
Les corps malmenés, l’adieu aux absents,

Dès qu’on le pourra
Il faudra
Dessiner tout ça
Les journées glacées, les nouveaux contours,
Les eaux dérouillées, le besoin d’amour

Dès qu’on le pourra
Il faudra
Faire trembler tout ça
Affuter nos mots, fourmiller d’idées
Mordre la lumière, tout consolider

Mais, au fait, dis-moi,
Peut-être le peut-on déjà ?

Ce petit texte a été écrit pour le groupe de crieurs.ses de rue « Les belle man d’amour » À la demande de Archipel 19, centre Culturel de Berchem Sainte-Agathe, avec 4 autres petits textes qui suivront dans les jours à venir

Brol #56 – danser

Je suis allée au début du mois voir l’exposition Danser Brut, à Bozar, avec mon amie Victoire. On l’a parcourue à toute vitesse, avec Maurice courant partout sur lequel il fallait garder un oeil (et le gardien posant lui-même un oeil sombre et soupçonneux sur notre petit groupe). N’empêche, malgré ces yeux en cascade posés ailleurs que sur les oeuvres, c’était beau et fort. L’expo questionnait le geste, l’intuition du mouvement qui préexiste à toute volonté, toute rationalité. Cette liberté ultime du mouvement le plus brut – et sa nécessité. Ca m’a évidemment fait penser aux gestes désordonnés, aux mains souples et aux danses-réflexes de Maurice, ses bras battant l’air sur le rythme de la musique bien avant qu’il puisse en avoir envie, le décider, le commander.

L’expo montrait aussi le lien entre geste, mouvement et folie. Comment le corps et l’esprit, l’émotion et la raison, le contrôle et la spontanéité, l’ordre et le chaos tantôt coexistent, tantôt se dévorent l’un l’autre dans la danse.

J’avais lu il y a quelques années le roman de Jean Teulé « Entrez dans la danse » qui décrivait une épidémie de danse, celle de Strasbourg de 1518. J’avais été déjà un peu fascinée à l’époque par cet épisode historique et resté inexpliqué malgré plusieurs hypothèses médicales et scientifiques. L’expo montre qu’il y en a eu d’autres, des cas de « dansomanie » qui se développent toujours dans des contextes sociaux catastrophiques…

Je me suis alors prise à rêver qu’une épidémie de danse nous étreignait, nous aussi, 502 ans après celle de Strasbourg, à la place de celle qui nous écrase actuellement.

J’ai écrit dans mon carnet le 10 octobre : qu’elle nous permette d’interroger l’ordre établi, le pouvoir, de le suspendre et le faire voler en éclats, que les flics se cognent contre nos corps dansants et qu’ils se mettent eux aussi à danser, que le mouvement les emporte comme une vague, qu’ils ne puissent pas lutter, qu’ils n’essaient même pas, qu’ils fassent tinter leurs clés et aillent ouvrir en dansant les portes des cachots, les murs des prisons.

Bon, et puis, aujourd’hui, je lis ceci, dans « Le livre du rire et de l’oubli » de Kundera, je trouve que ça résonne pas mal, et me viennent en tête des images de rondes folles, de Mary Poppins et de rires qui rendent tout léger, léger, léger.

« Et ensuite, tous se sont brusquement remis à chanter ces trois ou quatre notes toutes simples, et ils ont accéléré le rythme de leur danse. Ils fuyaient repos et sommeil, prenaient le temps de vitesse et comblaient leur innocence. Ils souriaient tous et Eluard s’est penché vers une jeune fille qu’il tenait par les épaules :
L’homme en proie à la paix a toujours un sourire.
Et la jeune fille s’est mise à rire et elle a tapé plus fort du pied sur le macadam, de sorte qu’elle s’est élevée de quelques centimètres au-dessus de la chaussée, entraînant les autres avec elle vers le haut, et l’instant d’après plus un seul d’entre eux ne touchait terre, ils faisaient deux pas sur place et un pas en avant, sans toucher terre, oui, ils volaient au-dessus de la place Saint-Venceslas, leur ronde dansante ressemblait à une grande couronne qui prenait son essor, et moi, je courais en bas sur la terre et je levais les yeux pour les voir et ils étaient de plus en plus loin, ils volaient en levant la jambe gauche d’un côté puis la jambe droite de l’autre, et au-dessous d’eux il y avait Prague avec ses cafés pleins de poètes et ses prisons pleines de traîtres au peuple, et dans le crématoire on était en train d’incinérer un député socialiste et un écrivain surréaliste, la fumée s’élevait vers l ciel comme un heureux présage et j’entendais la voix métallique d’Eluard
:
L’amour est au travail il est infatigable.
Et je courais derrière cette voix à travers les rues pour ne pas perdre de vue cette splendide couronne de corps planant au-dessus de la ville et je savais, avec l’angoisse au coeur, qu’ils volaient comme les oiseaux et que je tombais comme la pierre, qu’ils avaient des ailes et que je n’en aurais plus jamais.« 

C’est beau, non ?

Brol #55 – maternité li(b)re

Ce matin, je lisais les mots d’Eva Kirilof sur son expérience de la maternité, et j’ai repensé à mes propres mots sur le même sujet. Mes mots depuis et sur Maurice jaillissent nombreux et bouillonnants, sans doute plus que jamais – mais pour la plupart dans le plus grand secret. C’est pour moi une parole et une écriture encore difficile à poser, à ordonner et encore davantage à rendre publique (sous quelle forme ? pour qui ? pour quoi ? comment ?).

Bref, je réfléchissais à tout ça et j’ai repensé à mon introduction à la session de Li(b)re de début août – alors je vous la pose ici.

1er aout 2020

Pour cette session de li(b)re à toi, j’ai longuement hésité sur le texte que j’allais vous lire : ressortir l’un ou l’autre article de mon blog ? Sélectionner un extrait un peu poussiéreux d’un des écrits qui traînent dans les tiroirs virtuels de mon bureau sous forme de dossiers intitulés projet 1, projet 1 bis, projet 2, projet à venir, projet 3, etc. ? Ou écrire un billet spécialement pour l’occasion ? Oui, mais sur quel sujet ? Quelles sont mes obsessions du moment, quels mots prennent le plus de place dans ma tête et pourraient irradier en douceur jusqu’à vos oreilles ? Quels sont les sujets qui m’habitent ? 

Je dois bien l’avouer, depuis un tout petit peu plus d’un an, ce qui m’habite et m’habille, ce qui m’éclaire et m’assombrit, ce qui me fait naviguer et chavirer, ce qui me meut et me pétrifie, ce qui me dévore et me nourrit, c’est mon fils. C’est l’existence de Maurice. Il a un an et deux semaines, et depuis sa naissance, je consigne et écris beaucoup de choses sur lui et pour lui : ses progrès, ses évolutions, ses premiers rires, ses premiers jeux, ses premières dents, ses premiers mots, ses premiers pas, ses premières blagues. Enfin bon, beaucoup de ses premières fois quoi. Ne vous inquiétez pas, je vais vous épargner le récit détaillé de ces évènements qui pour moi sont des petites pierres précieuses mais dont, tout aveuglée que je suis, je comprends bien le peu d’intérêt aux yeux des autres. 

C’est d’ailleurs une de mes réflexions au sujet de la maternité : on la tait beaucoup, on la garde pour soi, elle se déroule et puis surtout s’enroule sur elle-même en privé, à la maison, à l’intérieur de nos espaces physiques et mentaux clos. On ne l’étale pas trop sur les réseaux sous peine de mauvais goût, elle a mauvaise presse auprès des féministes, auprès des employeurs, auprès de certains proches parfois. On comprend instinctivement qu’on peut en parler un peu, oui allez, quand même, mais bon pas trop non plus. Qu’on peut devenir maman, oui, bien sûr, mais surtout que ça ne nous change pas trop, il faut vite redevenir efficace, disponible, libre, festive, vive, pour les autres, le monde, la vie. 

Et pourtant il y a tant à dire de la maternité, tant à apprendre de cette expérience radicale de l’altérité, pourtant encore souvent perçue comme l’ultime conformité. Il y a tant à retenir de cette expérience éperdue d’amour fou et de temporalité élastique. De cette expérience animale, infinie, difficilement intelligible, qui élargit le réel et redéfinit les contours de tout. L’univers entier semble éclater, tout semble tout à coup connecté différemment.

Dans la maternité, il y a la langueur, les doutes, la solitude, la transparence absolue. Dans la maternité, il y a l’identité et la mémoire, les yeux et les mains, la transmission et l’explosion, la communication et l’indicible, la construction et la destruction, le minuscule et l’infini. Dans l’expérience de la maternité, il y a la vie et il y a la mort. 

C’est pourquoi j’ai finalement fait une petite sélection de mes textes autour de ce sujet pour vous en lire quelques extraits ce soir.


(bon et là après j’ai lu des trucs)

Voilà, c’était il y a quelques mois déjà, et ça me permet de remercier ici Taïla et Camille pour l’espace de possibles qu’elles ont créé. Li(b)re, c’est un projet de lectures à voix haute et de libertés, qui fait se rencontrer des mots, des voix, des humains au-delà des frontières qui nous confinent dans nos appartements.

J’en profite aussi pour remercier ici Cenina pour l’invitation qu’elle m’a faite pour participer à une de ses Conversations, que je vous invite à toutes lire ! Dans la mienne (que vous pouvez lire ici), je parle aussi de maternité – mais pas que.

Donc voilà : merci merci merci. Je trouve ça incroyable et tellement porteur ces projets de femmes qui se donnent de la lumière et des mots les unes aux autres.

croquis de « mère couchée avec son enfant » de Paula Modersohn-Becker
dont je vous invite à découvrir l’oeuvre si vous ne la connaissez pas
son rapport à la maternité y est d’ailleurs très intéressant
dans son oeuvre picturale comme dans ses carnets, où son désir d’enfant est ambigu – elle a fini par donner naissance à une fille, Mathilde, puis est morte des suites de l’accouchement
lisez aussi « Être ici est une splendeur » de Marie Darrieussecq
qui raconte sa vie
et que mon amie MC m’avait offert alors que j’étais enceinte
mais que personne ne le savait
sauf moi

Voilà ! ❤

Brol #54 – alors on le fait

Ma main est mal assurée, mes doigts rougis par le froid, ongles mauves et coude tremblant. Le pont du bateau fume légèrement, les os pointus de mes fesses s’y enfoncent. Je suis assise à côté de la poussette, dos au mur, Maurice dort enfin, le vent m’ébouriffe, cheveux dans les yeux. Adossée au bastingage, une femme attire par le bras son amoureux et l’embrasse. J’ai peur qu’ils basculent. D’une écriture branlante, comme trouée, j’écris dans mon petit carnet :

Le froid me coupe le souffle
Les vagues rafales fracassent
Je me sens radeau, coquille de noix


On peut se gaver de beauté de paysages de couleurs de tempêtes
alors
on le fait

Brol #53 – les dents serrées

Souvent je dois tout à coup serrer les dents très fort. Elles agissent seules, je les sens se repousser avec une force insoupçonnée, elles grincent presque, mes gencives ramollissent, ma mâchoire se contracte. Je serre comme on le ferait pour contenir une colère, une humiliation, une douleur.

Mais j’inspire, et l’air glisse entre mes dents comme à travers un petit filet compact, dans un sifflement mouillé et silencieux. Il adoucit, rafraîchit l’intérieur de ma bouche. Je pousse une sorte de cri intérieur, étouffé, un peu sauvage. C’est mon amour débordant que je retiens ainsi serré. Ça m’arrive trois fois par jour ces derniers temps.

Brol #52 – le chasseur tue les oiseaux

Je suis en train de lire « Tout ce que j’aimais » de Siri Hustvedt (si je peux me permettre un petit conseil : lisez tout d’elle). Deux personnages ont une discussion : Leo et Mark. A ce stade de l’intrigue, Leo a toutes les raisons de soupçonner Mark de lui avoir menti, de l’avoir mené en bateau et d’avoir profité de lui – alors qu’ils étaient très proches et que Leo lui faisait toute confiance. Leo est en colère et il lui en veut, il se sent floué, dupé, dépossédé. 

Après des mois de chassé-croisés et de fuite de Mark, ils s’expliquent enfin. Le genre de conversation transparente, où on se dit tout, où on va jusqu’au bout des choses, avec des mots forts et profonds. Le personnage de Mark, depuis plusieurs chapitres, est plutôt inquiétant. La lectrice que je suis ne comprend pas bien ce qu’il veut, ignore les raisons qui le poussent à agir mais constate qu’il sème le trouble. Il ment, vole, est mêlé à des histoires de violence, de disparition, peut-être même de meurtre, il fréquente des mecs qui font carrément froid dans le dos. Enfin bref, Mark est ultra angoissant sous des dehors un peu doucereux. Le style de gars qui fait s’allumer bien vite tous mes voyants rouges. 

Au cours de la conversation, Leo perd son sang-froid. Il place Mark devant ses contradictions et lui balance ses quatre vérités à la figure, sans prendre de pincettes, sans tourner autour du pot. Il prononce des mots d’acier et de verre, des phrases dures, violentes, blessantes, vexantes. Je me suis alors sentie glacée, limite un peu paniquée pour Leo qui à mes yeux à cet instant prend des risques inconsidérés face à Mark qui est potentiellement dangereux (oui oui bon ok d’accord je vis le truc assez à fond, je sais bien que c’est une fiction – n’empêche) : « Que va-t-il arriver à Leo maintenant ? Quelle va être la réaction de Mark ? Mark est dangereux, Leo, tu risques gros avec des paroles aussi dures. » Clairement, à sa place, jamais je n’aurais pris le risque de blesser un interlocuteur potentiellement dangereux. 

Et puis tout de suite après, ça m’apparaît, limpide : Leo se considère comme l’égal de Mark. Il n’a pas peur de lui. Il peut se permettre de lui dire les choses, de réagir à une attaque de sa part de manière proportionnée. Il ose avoir une discussion vraie avec lui parce qu’il ne se sent pas directement menacé par Mark. Il est en sécurité. Il sait, il sent dans son ventre, dans ses os, dans sa tête comme dans son corps que ce qu’il dit ne va pas le mettre directement en danger, ni physiquement ni d’aucune autre manière – il ne craint aucun retour de bâton. Mark ne le domine pas, Leo n’a aucune raison de s’auto-museler face à lui. Il lui dit ce qu’il a à lui dire sans trembler. 

Pour pouvoir dire les choses, réagir à une attaque, avoir des discussions d’égal à égal, il faut ne pas se sentir menacé. Il faut être en sécurité. Il faut savoir, et sentir au fond de ses os que ce qu’on va dire ne va pas nous mettre en danger. 

C’est pour ça qu’on serre les dents et qu’on ferme notre gueule. C’est pour ça qu’on laisse notre corps trembler, nos veines geler et nos voix s’éteindre. On ne prononce pas ces mots qui ricochent sur les parois de nos crânes et  hurlent dans nos bouches vides. Ils se perdent avant notre souffle, se fissurent avant d’atteindre nos lèvres parce que nous, on le craint, le retour de bâton. Parce que nous, on le sent dans nos os, le danger. 

A-t-on vu souvent – même dans la fiction – des femmes répondre avec sincérité et vigueur à des comportements ou des paroles déplacées face à un interlocuteur potentiellement dangereux ? Voit-on souvent des femmes oser des paroles justes et vraies si elles sont susceptibles de provoquer en face une réaction indésirable ? Où sont les modèles qui nous montreraient qu’on a tort d’avoir peur ?  

Si on veut répondre ouvertement, nommer un problème, une agression, des gestes déplaisants, des paroles indésirables (à toutes les échelles), si on veut dire, juste dire, des choses qui peuvent potentiellement déranger, il faut avoir la certitude qu’on est protégée, qu’on ne risque rien. Et ça, ça n’arrive jamais. J’avais d’abord écrit « presque » avant le jamais, mais non, ça n’arrive jamais. Il y a toujours, absolument toujours, un risque de retour de bâton, qui peut varier en taille, en intensité, en force de frappe, mais qui est présent, partout, toujours.

Même si on est entourée de personnes bienveillantes, même si on sait qu’on a raison, qu’on est dans son droit, qu’on ne fait qu’énoncer une vérité – même si tout ça. On part quand même perdantes, il y a toujours un grand déséquilibre dans la réception d’une parole de femme ou d’homme, dans la perception des actes des femmes par rapport à ceux des hommes. D’emblée, la société condamne les femmes et trouve d’avance des excuses aux hommes. On ne nous croira pas, on minimisera notre vécu, on sera les hystériques, on nous dira qu’on se victimise, qu’on exagère et dans un même mouvement à la fois parallèle et inversé on invoquera toutes les raisons possibles pour expliquer et excuser les gestes ou les paroles blessantes ou déplacées de nos interlocuteurs (dans le cas le moins grave). 

Je cherchais quoi dire pour soutenir Myriam Leroy, et Florence Hainaut, et aussi toutes les autres. Quoi dire pour rassurer ma belle-sœur, qui commence son master à l’école de journalisme et qui craint déjà l’ambiance graveleuse des rédactions et la difficulté de se faire une place dans ce métier, d’y être respectée. Quoi dire pour m’apaiser moi, qui me démène avec un syndrome de l’imposteur qui pèse deux tonnes, qui aimerais démêler des voies et déminer ma voix (ou peut-être est-ce le contraire).

Je crois que les mécanismes d’apprentissage du silence touchent les femmes en tant que victimes d’agression, mais pas uniquement. Même quand on n’est pas agressée, même quand on n’est pas victime, il faut bien reconnaître qu’on a globalement une fâcheuse tendance au silence. Silence qui peut vite nous enfermer comme une jolie cage transparente qui se referme sur nous et réduit nos possibilités d’envol. 

Sous un post de Myriam Leroy où elle explique que ce dont elle a besoin c’est du soutien public, de voix qui se lèvent, je lis un commentaire qui me paraît symptomatique : la personne ne souhaite pas prendre parti, pas ouvertement, pas entièrement, parce que les responsabilités sont sans doute partagées, que les choses sont certainement subtiles et que les enjeux le dépassent. Bien sûr que les enjeux le dépassent, bien sûr que les responsabilités sont multiples (les harceleurs sont le produit d’une société qui non seulement les engendre mais aussi les protège) – mais elles (les responsabilités) ne sont certainement pas à imputer aux victimes elles-mêmes. 

Il faut arrêter de ne pas oser. Il faut démonter un par un les mécanismes (conscients ou inconscients) qui permettent à des situations pareilles de perdurer et aux harceleurs d’entretenir leur impunité – et même, dans des tentatives de pirouettes ahurissantes, de se faire passer eux-mêmes pour des victimes. 

Bref, je crois qu’en tant que femme, en 2020, ça demande encore du courage, de lever la voix ou de prendre la plume. Que ce soit pour sa propre défense, pour celle d’autres femmes, pour s’exprimer en son nom, pour résister, pour exister. Rassemblons nos courages et nos voix pour dénoncer, refuser, se défendre, s’apaiser, s’aider, et, encore, et encore, s’encourager. 

Il tue les oiseaux
« pour que l’arbre lui reste »
cependant que sa cartouche
met du même coup
le feu à la forêt. 

René Char

Brol #51 – le quotidien

Il y a nos matins gris, nos soirs trop rapides, nos petites nuits.

Il y a nos semaines qui s’empilent, nos jours qui grésillent.

Notre aventure à nous : pas d’ours ou de lions, ni flèches ni carquois – parfois un lac figé ou une forêt à traverser.

On file nos métaphores de citadelles, de coquilles sacrées et de châteaux doux, de voiliers, d’avions et de chansons.

Nous sommes à la fois monde et abri, voyage et capitaine.

On lutte, on court, on pile, on patauge, on invente, on grappille. On rit de nos dents nues : on a gagné. (Mais pas vaincu)

Venise, juillet 2020